18 juin 2007

Le freak, c'est chic

Euh... moi, une déesse ?..
Street art
: David Gouny

Interpellée par Mel aujourd'hui, qui s'interroge, "cogite et cherche sa place entre les rondes et les freaks", suite à la lecture de mon blog, qu'elle analyse en ces termes, après avoir regretté l'édulcoration qui règne sur les sites de size acceptance :
Lipidineuse a une position radicalement différente. Elle se fout de plaire à Monsieur Tout le monde. Elle revendique le droit de vivre au grand jour mais dans une niche culturelle, celle des amateurs de graisse, les fat admirers. Elle assume d'être un freak aux yeux du monde, elle est une déesse chez elle. A travers son blog, elle nous propose de voir des grosses, des vraies grosses, des qui dépassent les 100 kg, pas des qui rentrent plus dans du 38 [...], au travers de regards d'artistes qui les aiment.
Mel me prévenant qu'elle espère ne pas trop trahir ma pensée, je me dois de répondre... me sentant à l'étroit dans la "niche culturelle" dans laquelle elle me place. Effusions du corps est un blog plus thématique que personnel, même s'il y a évidemment un peu de moi dedans. Un peu de moi, fragmentaire, le peu de moi qui, de loin en loin (voir la fréquence d'actualisation de ces lieux), s'intéresse à la grossitude, réfléchit quelquefois sur ses problématiques propres et donne à voir ou à lire des contenus culturellement axés graisse. Tout comme toi, Mel, je suis grosse, mais pas que. Je suis freak, mais pas que. Dans ma vie quotidienne, je n'évolue pas et n'ai jamais évolué dans les sphères de la size ou des fat admirers. La plupart des hommes que j'ai connus sexuellement m'ont désirée, non pas à cause ou en dépit de mon poids, mais parce qu'ils me trouvaient séduisante, bandante, belle, pour toutes sortes de raisons selon les circonstances. Auprès des fat admirers en particulier, je ne me suis jamais sentie "déesse", mais simplement objet d'un fantasme bien précis, actrice d'un jeu érotique comme je peux être, par ailleurs, actrice de jeux sado-masochistes, en pleine conscience et parce que j'aime souvent mieux le sexe quand il est bien épicé. Maintenant... la vie n'étant pas faite que d'érotisme, j'ai toujours eu avec mes partenaires au plus ou moins long cours des relations affectives et intellectuelles de qualité, quels que soient les fantasmes vécus ensemble. Autrement dit, les fat admirers ou les sado-maso sont ce qu'ils sont, certes, mais pas que. Le penchant sexuel ne fait pas l'individu, pas plus que le poids affiché sur la balance. Certaines personnes sont excitées à l'idée d'être chosifiées, d'autres non : c'est juste l'éternelle question de la quête du bon partenaire qui se pose, qu'on soit gros ou chétif, qu'on ait des fantasmes considérés comme tordus ou qu'on ait envie de câliner de manière plus classique. Pourtant, est-ce que celui ou celle qui repousse son/sa partenaire parce qu'il/elle a pris quelques kilos ou parce que quelque chose a changé dans son physique (comportement apparemment répandu), n'opère pas une chosification plus insidieuse et plus violente encore ? Notre rapport au corps est partout et sans cesse présent, avec sa cohorte de goûts, mais aussi de hontes et de dégoûts, qui forgent parfois des sexualités hors norme, assumées ou non. Mais ça, c'est une autre histoire.

"S'assumer". S'accepter comme on est. Je sais bien : c'est une lutte de chaque instant quand on est gros. On a souvent tendance à se dire que la vie sera tellement plus facile quand on aura maigri. Pourtant, souvent, on maigrit et rien ne change : pas moins de solitude à l'horizon, pas plus de prince charmant dans les parages, pas de meilleur boulot à la clé, etc. Si moi, comme d'autres, j'ai décidé, depuis quelques années, de faire avec mon poids, et non plus de passer mon existence à me battre contre lui, c'est parce que j'ai écumé des années de régimes délirants ou raisonnables, perdus et repris des centaines de kilos... J'ai eu envie de centrer ma vie sur d'autres choses que la bouffe, faisant confiance à mon corps : s'il s'enrobe, c'est que j'ai mes raisons, que ma raison tente de dénouer, notamment dans le cabinet du psy. S'il s'enrobe, c'est aussi parce que mes parents et mes grands-parents étaient gros, et que je ne fais pas le poids face à la génétique. S'il s'enrobe encore et toujours, enfin, n'est-ce pas justement parce que, dès l'adolescence, alors même que mes kilos à perdre étaient davantage dans ma tête que sur mes hanches, j'ai pratiqué des régimes draconiens débiles et traversé des périodes d'anorexie qui ont totalement déréglé le fonctionnement de mes cellules graisseuses ? Quoi qu'il en soit, aujourd'hui, à quarante ans bien sonnés, je fais avec qui je suis et parviens même parfois à me sentir réconciliée avec moi-même. M'autoproclamer freak, c'est tout simplement une manière de faire valoir mon droit à la diversité, à la non-conformité, sans édulcoration plan-plan à sa mémère.

Car j'aime la vie dans sa diversité, avec sa palette de gens de toutes corpulences, de toutes tailles et de toutes couleurs. Evoquant la size acceptance, Mel écrit :
Pour autant qu'il soit juste, le combat a un petit air de victimisation, de droit à la réparation qui me gonfle un peu à haute dose. On nous ressert toujours que la beauté est une question subjective, qu'en d'autres temps la femme dodue était le canon de sa société. Victimes de la mode, quoi. Moi, je m'en fous un peu, à vrai dire. Je vis ici et maintenant, et je reconnais parfaitement aux autres le droit d'intégrer les normes sociales et esthétiques de leur temps. Les hommes ont le droit de trouver les minces superbes et de me trouver monstrueuse. Ce ne me fait pas plaisir tous les jours, mais c'est comme ça.
Je suis totalement d'accord sur l'aspect "gonflant" de la victimisation qui, moi aussi, me fait fuir. La suite, sur la subjectivité de la beauté, se discute : on peut être grosse et belle (voir Velvet, ci-contre, objectivement belle il me semble, qui a même suffisamment plu à John Galliano et à Jean-Paul Gaultier pour qu'ils l'enrôlent dans leurs défilés), on peut être mince et moche... Quant aux normes sociales et esthétiques, m'est avis qu'elles sont forgées par les médias omniprésents dans nos vies, à tel point que je les qualifierais même de normes socio-publicitaires. Le jour où les médias se feront le reflet de la diversité du monde, en mettant sur un pied d'égalité tout ce qu'on appelle les minorités visibles (et donc, notamment, les minces et les gros...), sans doute que les initiatives telles que les grosses dames de David Gouny (le Botero trash !) qui fleurissent dans le paysage du street art parisien depuis quelques mois ou, beaucoup plus modestement, ce blog, sembleront nettement moins étranges et dérangeantes.

Pour finir, il faut arrêter l'auto-dénigrement, hein. Les hommes ont le droit de trouver les minces superbes et de me trouver monstrueuse. Ce ne me fait pas plaisir tous les jours, mais c'est comme ça. Allons bon. Les hommes ? Tous dans le même panier ? Ca existe, ça ?... M'étonnerait. C'est comme ça ? Ben voyons. Le doute et le manque de confiance en soi ne sont pas l'apanage des femmes rondes ou grosses. C'est sans doute l'une des choses les mieux partagées au sein de la gent féminine, cette blessure de l'ego. Des histoires de filles, entretenues par les filles plus que par les hommes, généralement beaucoup plus indulgents. Hey les filles, faites-vous une fleur, posez sur vous-mêmes un regard bienveillant, pour une fois, face à vos miroirs : aimez-vous, bordel !.. en ronde ou en freak, mais sans attendre d'avoir (éventuellement) maigri. :)

Street art : David Gouny

17 juin 2007

Miss Platnum aime la bouffe... sans complexes


Jeune auteur-compositeur-interprète voluptueuse originaire de Roumanie, désormais installée à Berlin, en Allemagne, Miss Platnum vient de sortir son deuxième album, Chefa, subtil mix de sons balkans, hip hop et R’n’B. Son clip Give me the Food, dans lequel elle chante en anglais son amour de la bouffe, est un régal peuplé de rondes qui déménagent. Enjoy. ;)





Et le même titre, entre autres, en concert à Berlin :

AnA M n'en peut plus des complexes

Photographie : Stefan Schopferer ©

Découvrons ensemble AnA M, jeune chanteuse lyonnaise nouvelle venue sur la scène de la chanson française qui pétille et qui titille les tympans, voulez-vous ? Entendue brièvement lors de la présentation hier sur France 2 du programme de l'émission CD'aujourd'hui de la semaine prochaine, à laquelle elle participera le jeudi 21 juin, mon oreille gourmande a été attirée non seulement par l'énergie positive de la demoiselle, mais aussi par les paroles d'une chanson vive et malicieuse qui ne manquera pas de parler aux filles enrobées qui en ont marre de s'excuser d'être elles-mêmes :

Les Complexes

Je n'en peux plus de tous mes complexes
A qui la faute si je n'aime pas mes fesses ?
Je n'en peux plus de tous mes complexes
De boire du thé, de manger sveltesse

Je n'en peux plus
Ha ha haa
Je n'en peux plus
Ha ha haa

Je n'en peux plus des pseudo déesses
Des plastiques glacées qui envahissent la presse
Je n'en peux plus des clichés qui vexent
Sur les formes enrobées, les filles de mon espèce

Pourquoi le sucre est si bon ?
Chaque fois que j'achète de la salade
Elle pourrit dans le frigo
Quand ce sont des sucreries,
J'les engloutis dans la nuit
J'ai lu dans un magazine
Que pour ma taille, je pesais trop
Je fais encore un régime
Avec des légumes à l'eau
Du sport pour que j'élimine
Franchement c'est pas rigolo
Mais pourquoi le sucre est si bon ?

Je n'en peux plus des régimes frustrex
De voir la bouffe comme facteur de stress
Je n'en peux plus des conseils annexes
Sur la bonne attitude pour brûler les graisses

Je n'en peux plus de tous mes complexes
A qui la faute si je n'aime pas mes fesses ?
Je n'en peux plus des regards perplexes
De boire du thé, de penser fitness

© AnA M

AnA M, à découvrir sur son site officiel et son MySpace.

12 février 2007

Disponibles aussi en grandes tailles


Les clips vidéo mettant en scène des dames charnues ne sont pas légion. Celui-ci met en images un tube de l'automne-hiver dans les clubs britanniques : Skinny, par Lo-rider. Depuis sa sortie, il fait un tabac sur YouTube, entre les internautes qui s'enthousiasment de voir enfin des femmes hors des stéréotypes, ceux qui s'en offusquent (la version initiale du clip - celle présentée ci-dessous - a dû être édulcorée pour être autorisée "tout public" sur le site) et ceux qui - ça va presque sans dire - déchaînent leurs courageux quolibets anonymes.

C'est hot, sexy, plein d'humour arôme testostérone. Plutôt réconfortant, finalement, de voir qu'il n'est pas nécessaire de faire une taille 36 pour jouer les bimbos / pétasses / pouffes / ... (rayez les mentions inutiles). :)

A noter que cette vidéo est un clin d'oeil appuyé en direction d'une autre, à voir aussi pour comparer les produits : Satisfaction, par Benny Benassi.

Le progrès est en marche. Les femmes-objets sont bien disponibles aussi en grandes tailles. Qu'on se le dise. ;)

11 février 2007

"Fat culture", le retour

Photographie de Joel-Peter-Witkin ©
Alternates for Muybridge, San Francisco, 1984


Une culture de la grosseur, une fat culture ? Moi ? Je n'y crois pas un instant. Et ne la souhaite pas non plus. Une culture de la différence, oui, mais alors une différence au sens large, bien plus qu'XXL... Cette culture des freaks existe d'ailleurs déjà, depuis belle lurette, avec des gens qui, sciemment, s'exposent, aux côtés ou en marge des beaux, minces, grands, pas trop noirs de peau, histoire de montrer qu'ils présentent une esthétique intéressante, eux aussi, sans pour autant revendiquer le droit à paître avec les moutons dans les champs minés des grands médias. Est-ce que les peintres, les photographes, les romanciers, les poètes n'ont pas, de tout temps, fait à leur manière l'éloge des défauts de leurs modèles et de leurs muses, tentant collectivement de capter l'humanité dans toutes ses postures, dans tous ses débordements, dans toutes ses errances et différences ? A vrai dire, ce qu'exprime en filigrane le point de vue de Deeleigh, exposé dans l'un de mes billets précédents, me donne un peu froid dans le dos : ainsi, pour se sentir le droit d'exister individuellement quand on est hors norme, il faudrait avoir la possibilité de se voir et de se regarder dans le miroir aux alouettes des médias de masse, comme Monsieur Tout-le-monde et Madame Tout-un-chacun ; il faudrait que le hors norme entre dans la norme... Triste perspective, non ?

Et puis... qu'est-ce qui pourrait bien fédérer les gros ? Deeleigh y répond elle-même : rien. Ce qui fédère les gays, c'est quelque chose d'autrement plus lourd, culturellement parlant, qu'un paramètre physique : c'est une sexualité différente et, par conséquent, une manière différente d'aborder la séduction, qui est sans doute rien moins que ce qui régit le monde, au même rang que l'argent.

De quoi souffrent les grosses et les gros, au fond ? De ne pas plaire. Sexuellement, s'entend. En tout cas, au grand jour. Ne pas plaire sexuellement au grand jour revient, en ces temps régis par l'apparence et le regard d'autrui surmédiatisé, à ne pas plaire tout court, donc à ne pas être exposé dans les vitrines du grand capital des médias, qui ne diffusent pas ce qui pourrait rebuter le chaland lambda. Les vieux et les vieilles le savent bien, eux aussi, et ne s'en offusquent pas, ayant sans doute pour la plupart rangé au vestiaire des souvenirs leurs pulsions de séductions charnelles...

C'est vrai, il en allait de même pour les gays, il n'y a pas si longtemps, mais ils sont devenus des modèles d'esthétisme pour les jeunes hommes (et femmes) d'aujourd'hui, et sont donc devenus "vendeurs". ILS. Pas elles. En effet, à ma connaissance, il n'y a pas dans les grands médias de percée majeure des lesbiennes : le consensus se fait autour de l'esthétique de l'homosexualité masculine, autrement dit de la féminisation de l'homme (ne serait-ce que dans sa manière de prendre soin de lui et de se vouloir séduisant en toutes circonstances). Nombre de gays, d'homosexuels hommes, sont glamour. Les lesbiennes sont plutôt, souvent, aux yeux de Monsieur Tout-le-monde et Madame Tout-un-chacun, tue-l'amour, en regard des critères les mieux partagés dans nos contrées d'occident. Quand elles revendiquent leur orientation sexuelle au travers d'un look particulier, elles appartiennent au monde des freaks que j'évoquais plus haut, inventant, pour certaines d'entre elles, une esthétique subversive qui dérange l'ordre établi.

La séduction dans le monde des gros, c'est par la FA culture qu'elle passe, la culture insufflée par les Fat Admirers, ces hommes (et quelques femmes) sexuellement attirés par la pléthore de graisse. Eux seuls peuvent éventuellement fédérer quelques communautés autour de pratiques sexuelles dans lesquelles la ou le partenaire gros tient lieu d'objet de tous les désirs. Libre à chacun, ensuite, de trouver son compte ou pas dans le fait d'être sexuellement chosifié, d'entrer dans une logique de transgression, à rapprocher peut-être de celle qui régit les rapports BDSM. C'est une culture de l'intime et de l'entrecuisse reliés au cérébral, parmi tant d'autres. Elle n'a nul besoin de reconnaissance publique pour exister dans le secret des alcôves, et ceux qui veulent se rencontrer dans ce cadre particulier disposent maintenant sur Internet de bien des lieux pour le faire. Elle est là et seulement là, la FA...t culture... Le fait que les sites de size acceptance, qu'ils soient français, américains, anglais ou allemands (je ne connais pas les autres), pour peu qu'ils s'éloignent d'une ligne éditoriale axée sur la séduction, ne parviennent pas à trouver d'autres sujets à traiter que tout ce qui tourne autour de la fameuse épidémie mondiale d'obésité, le prouve bien. Entre la crudité pornographique de la plupart des sites de FA américains et le ronron-planplan-bobonne de la plupart des sites français de size, pffff, l'offre est bien pauvre pour qui, comme moi, chercherait juste à faire voir que la norme n'est pas dans les médias de masse, mais bien plutôt partout ailleurs, dans la rue, dans les hypermarchés de banlieue, dans les cafés bruyants, dans nos têtes, dans nos miroirs...

J'ai derrière moi environ trois décennies de grossitude : j'ai été tantôt juste un peu ronde, tantôt grosse, tantôt très grosse... au fil des caprices de mon corps et de son tempérament anarchique. Au cours de ces trois décennies, j'ai eu le temps de m'interroger et de répondre à quelques questions sur moi-même : s'il est vrai que je dois me sentir mieux dans un corps plus mince, pourquoi est-ce que je réintègre systématiquement un poids à trois chiffres, après avoir passé quelques mois aux alentours de "mes" 70 kilos médicalement normés ? Au fond, la réponse est simple, vous savez : tous ces kilos en trop me vont bien. Ils sont moi, à part entière. Ils font ma singularité. Je ne m'en excuse pas. Je n'ai pas besoin de les partager avec d'autres "poids lourds" pour qu'ils me semblent acceptables. Oui, je suis une freak. Je l'assume et le revendique sans tapage, juste par cette lueur dans mon regard, qui dit : Je suis comme je suis / Je suis faite comme ça... Transgressons, transgressons... Il en restera toujours quelque chose. :)

10 février 2007

A défaut de maigrir... si on chantait ?

Maigrir en chantant ?... Permettez-moi d'en douter. ;)
Mais "Maigrir" en chansons... voici deux exemples qui se laissent écouter plutôt bien. :)


Pour les filles, Une tonne, de Jeanne Cherhal :


Une année j'ai pesé une tonne
Et cette année dura mille jours
Jamais on n'avait vu d'automne
Si long et de printemps si court
Tous les jeudis au Desdemone
J'allais oublier mon corps lourd
En noyant ma large personne
Dans des bains brûlant mes pourtours
Dans la chaleur du Desdemone
J'étais sexy belle et glamour
Mais à heure fixe et monotone
Mon paradis fermait toujours
Alors je rentrais pauvre conne
Dans mon deux-pièces aveugle et sourd
Et j'allongeais ma pauvre tonne
Dans du velvet et du velours
Sur la voix de Nico Icon
De ma peau je faisais le tour
Avant de noyer ma bonbonne
Dans un gras sommeil de tambour

J'étais une tonne qui n'aimait personne

L'année suivante j'ai maigri
Puis j'ai repris 800 kilos
Que j'ai perdus presque à demi
Pour les regagner à nouveau
C'était l'époque où à midi
Je déjeunais de queue d'agneau
J'en avalais des panoplies
Et je dégueulais en sanglots
Souvent le soir un vieil ennemi
Venait m'escalader le dos
Et moi montagne blasée d'ennui
Je le laissais faire son boulot
A plat ventre sur mon grand lit
J'étais offerte à ce nabot
Il ruait je disais merci
Il jouissait je disais bravo
Quand enfin il était parti
Je me repassais ma Nico
Et dans le noir post coïti
Je consolais mon corps trop gros

J'étais une tonne qui n'aimait personne

Il y a un an, à ras de terre
J'allais énorme et sans désir
Faire des parties de solitaire
En buvant trop et sans plaisir
Dans un café presque désert
M'est apparue entre deux kirs
L'image d'un type ordinaire
Qui m'a regardée sans frémir
Comme un hélium dans mes artères
Il est entré sans prévenir
Et moi montagne blasée hier
Je me suis vue naître et mourir
Il resta et les jours passèrent
Je l'adorais à en maigrir
Plus ses mains caressaient ma chair
Plus je sentais ma tonne me fuir
Aujourd'hui mon beau mon si cher
Grâce à toi enfin je respire
Mon obésité suicidaire
N'est plus qu'un mauvais souvenir

© Jeanne Cherhal


Pour les garçons, Maigrir, de Sanseverino :



Avant, j’avais une belle peau
J’étais mince et fier, comme un pied de micro
Torse nu, pour un oui pour un non
Quand le soleil fait ses apparitions

Maigrir à tout prix
Devenir fin, élancé, rester dans les normes
Éviter les débordements
Comment devenir fin sans devenir fou ?
Comment devenir fin sans devenir fou ?

En chemise, les jours de détente
On pouvait croire que j’étais le Mike Brant
A qui tout allait, qui se souciait de rien
Je mettais du 36, ça m'allait bien

Maigrir à tout prix
Devenir fin, élancé, rester dans les normes
Éviter les débordements
Comment devenir fin sans devenir fou ?
Comment devenir fin sans devenir fou ?

J’étais fier comme un pied de micro
Brillant et creux comme un dobro
Fin comme une corde de mi
Triste comme un film de Jacques Demi
Où Catherine Deneuve fait un régime
Elle voudrait séduire Memphis Slim
Mais BB King, fou de rage,
Va s’opposer à leur mariage

Comment devenir fin sans devenir fou ?
Comment devenir fin sans devenir fou ?
Comment devenir fin sans devenir fou ?
Comment devenir fin sans devenir fou ?

Je montrais mon corps d'Apollon,
Très à l’aise dans toutes les situations
Dans les grands magasins, j’essayais des maillots de bain
Sans jamais tirer les rideaux

Maigrir à tout prix
Devenir fin, élancé, rester dans les normes
Éviter les débordements
Comment devenir fin sans devenir fou ?
Comment devenir fin sans devenir fou ?

© Sanseverino

13 janvier 2007

Cul rare

Illustrations de David Gouny ©


« Putain, ce cul ! » C’est tout ce qu’il a vu d’elle, ce cul invraisemblable, irréel, énorme : « Putain, ce cul ! » L’espace d’un instant, ses synapses ne connectent plus qu’en boucle sur ces trois mots en même temps qu’une déferlante d’images obscènes lui envahissent l’esprit et les corps caverneux qui lui font la trique. Hypnotisé, il décide en un quart de seconde qu’il se fiche de rater la séance de 20h00 au cinéma - et qu’un cul pareil vaut bien un détour du planning établi.

Fasciné et excité comme un chien en chasse, il la suit, veillant à respecter une distance de plusieurs mètres derrière elle sur le trottoir, obnubilé tant par la peur de se faire repérer que par l’envie de l’accoster pour la draguer sans vergogne. Palper au plus vite ces grosses fesses impudiquement engoncées dans un pantalon qu’on croirait prêt à craquer, c’est l’idée qui l’occupe. La fille est brune, cheveux mi-longs qui balancent au rythme de son pas lourd de grosse dondon. Il ne l’a pas encore vue de face mais s’il n’est pas certain de la taille de ses mamelles, il croit savoir qu’avec un cul pareil, elle ne peut que posséder un bon gros ventre bien gras et mou. Il l’imagine. Il trique.

Elle a tourné à droite dans la rue des Récollets. Un instant, il la perd de vue et les battements de son cœur s’affolent : et si elle était entrée dans l’un des premiers immeubles avant qu’il ait eu le temps de la voir ? Elle est toujours là, à se dandiner une dizaine de mètres devant ses yeux quand, à son tour, il s’engage dans cette petite rue un peu obscure en ce début de soirée hivernale. La tête enfoncée dans son col de blouson relevé, il commence seulement à ressentir de nouveau sur ses joues le froid piquant et humide des flocons de neige qui fondent doucement sur la ville. Elle marche vite, la garce : elle est sûrement en sueur sous la grosse doudoune qui lui sert de paletot. Il croit humer son odeur fauve dans son sillage. Il trique.

Arrivé à quelque cent mètres du boulevard, la rue est sombre et déserte. Illuminée seulement par les rares lueurs aux fenêtres des immeubles et par des réverbères épars. Et par ce cul, qui l’hypnotise toujours mais un peu moins, tandis qu’il se souvient des dizaines de grosses qu’il a déjà suivies sans jamais oser les aborder. A peine a-t-il le temps de hausser les épaules et de se dire qu’en reprenant sur le champ son parcours initial, il arrivera à temps pour la séance de 20h00, que la fille s’affale sur son gros popotin quelques mètres devant lui, victime d’une glissade. Stupéfait, paniqué et excité à la fois, il se précipite à son secours, se penchant vers elle en lui tendant la main pour l’aider à se relever : « Tout va bien, Mademoiselle ? » Elle lève vers lui un regard déconcertant de candeur et lui répond, dans un large sourire, qu’elle a heureusement sous les fesses des airbags intégrés qui ont amorti sa chute : une salope, il est bel et bien en train de serrer dans sa main la main d’une jeune et belle et grosse salope qui doit, à en croire la traction exercée sur ses biceps, bien faire ses 130 ou 140 kilos.


Elle est rapidement sur pied et prend appui sur son épaule pour retrouver son équilibre ; elle est moite, en sueur, essoufflée mais néanmoins joviale : « J’habite juste ici. Vous montez cinq minutes ? Je vous offre un café pour vous réchauffer ? Allez, je vous dois bien ça ! » Elle est incroyable, cette fille : est-ce une grosse cochonne qui ne cherche même pas à cacher son jeu ou une éternelle « bonne copine » qui croit que les kilos qui l’enrobent la mettent à l’abri du sexe ? Les pensées et les images se bousculent dans sa tête – son fantasme est là, en chair et en chair devant ses yeux ébahis, il a la trique, il répond dans un souffle presque timide quelque chose comme : « Pourquoi pas, c’est sympa ». Elle habite au deuxième ; il gravit l’escalier juste derrière elle, derrière ce cul qu’il pourrait presque renifler, là, si près, en mouvement juste sous son nez, il boit ses odeurs fortes de femelle magistrale. Au moment où elle met la clé dans la serrure de la porte d’entrée de son appartement, il est aussi essoufflé qu’elle, non par la volée de marches qui a provoqué le halètement de la dodue, mais par l’excitation qui lui serre la gorge et la braguette.


Tandis qu’elle se débarrasse de la doudoune dans laquelle elle est engoncée, elle l’invite à prendre place sur le canapé, toujours souriante mais un peu gênée, visiblement intimidée par la présence d’un inconnu dans son petit deux-pièces douillet mais sans âme, un peu en désordre, avec le linge mis à sécher sur un étendoir dans un coin de la pièce, avec ces grandes culottes en coton blanc et noir qui pendent de chaque côté, avec ces grandes culottes qui prédisent un peu plus encore un cul comme il en a depuis si longtemps rêvé. Et la voilà déjà qui sort de la cuisine, deux tasses de café fumant dans les mains, et qui vient s’asseoir à ses côtés sur le sofa, plongeant les doigts dans une boîte en fer blanc au décor cheap et désuet : « Combien de sucres ? » Sa main reste ainsi en suspens dans l’air un moment car lui ne répond pas, occupé qu’il est à constater la plénitude des seins qui envahissent son pull rose angora et par la grosseur du ventre qui déborde de son pantalon trop serré. Avec ou sans sucre, elle est à croquer.


Elle est assise tout près de lui sur ce canapé deux places qu’elle emplit presque aux deux tiers de son large fessier, elle pue la sueur : elle est bandante, la garce, d’autant plus bandante qu’elle ne semble pas le savoir. Alors il oublie sa timidité naturelle et saisit la main de la fille au-dessus de la boîte à sucre, la porte à ses lèvres pour baiser ses doigts, la main de la fille si chaude dans la sienne un peu froide qui ne demande qu’à se réchauffer dans les replis moites de ce corps majuscule. La main si chaude de la fille qui tremble un peu mais qui se laisse faire et se laisse aller, soudainement lascive dans ses amas de chair molle qu’il sent frémir à ses côtés. De ses joues râpeuses de mec mal rasé, il caresse le dos de la main si chaude et potelée puis se frotte à l’avant-bras, aux aisselles, aux nichons gainés d’angora. Il renifle en même temps qu’il s’imprègne de l’odeur un peu aigre de sa transpiration d’une journée. Elle se laisse faire, tel une grosse poupée sans résistance et sans esprit d’initiative. « Je t’en supplie, déshabille-toi », murmure-t-il dans un souffle à proximité de son oreille, provoquant dans son corps de sirène échouée une onde qu’on dirait sismique, magnitude 4 sur l’échelle de Richter : elle tremble, elle s’exécute sans dire un mot, d’abord le haut qu’elle ôte maladroitement, ses cheveux qui s’électrisent au contact de l’angora, sa tête un instant prisonnière du vêtement, les bras levés laissant apparaître des aisselles poilues fortement odorantes, qu’il hume à pleins poumons tandis qu’elle se tortille pour se débarrasser du pull-over. Pour le pantalon, il lui vient en aide, baissant la ceinture déboutonnée sur ce ventre strié des marques rouges de l’élastique trop serré et des vergetures translucides de la peau trop tendue. Elle est maintenant debout face à lui, en culotte et soutien-gorge bon marché et trop petits, débordante de chairs qu’on croirait plurielles.


Il faut la guider un peu, il le sent, elle est gauche et timide mais, à sa forte odeur de mouille, il sait qu’elle est prête à tout pour, elle aussi, s’abandonner au plaisir d’un orgasme sans garantie de lendemain. « Je t’en supplie, enlève tout, je veux te manger partout, partout… » Toujours debout, elle s’exécute : strip-tease intégral au rythme de son souffle saccadé de fille excitée et affolée des sens. Tandis qu’elle se baisse pour ôter sa culotte, il triture son ventre renflé de bourrelets élastiques et doux et moites au toucher. Alors qu’elle croise les mains dans son dos pour dégrafer son soutien-gorge, il malaxe ses grosses mamelles gonflées comme des pis prêts à lâcher du lait à la moindre pression. La voilà devant lui, nue comme un ver blanc et gras, somptueuse, écœurante – somptueuse. De sa position assise sur le canapé, son visage se trouve pile en face du ventre un peu tombant de sa partenaire, qui recouvre en partie le pubis velu : il empoigne ce bide, avec douceur et fermeté à la fois, au niveau du pli inférieur, soulevant la masse pour enfouir son visage dans la mollesse des contours de ce bas-ventre suintant, dégoûtant – bandant. Frémissante, elle est réceptive à ses caresses. Silencieuse hormis son souffle court, elle semble ouverte au jeu : qui ne dit mot consent. S’affalant sur la largeur du sofa, il lui lance l’invitation : « Viens… Tourne-toi, baisse-toi. Laisse-toi faire, laisse-toi aller, je veux te faire jouir avec ma langue. » Elle s’exécute, se penchant en avant, les jambes écartées qui découvrent enfin l’ampleur extravagante de ce cul qu’il suivait dans la rue quelques instants plus tôt. Entre ses cuisses ouvertes, il observe avec stupeur et émoi les chairs tremblotantes de son ventre et de ses seins dégoulinants, pléthoriques, avant d’empoigner les fesses à pleines mains, en leur raie centrale, pour écarter le cloaque et dévoiler les orifices gluants de sécrétions, et y plonger le nez pour renifler fort son odeur prégnante de femelle colossale. Le visage enfoui à l’entrée de la matrice, il déboutonne rapidement son jean et commence à se branler vigoureusement tout en dardant la langue pour commencer à fouiller les sillons ourlés de la fille qui halète et transpire, appuyée du bout de ses mains tendues sur la table basse qui lui permet de garder l’équilibre.


L’obscénité en son summum : il y est, triquant comme un âne tandis qu’il lèche goulûment tous les replis, du sommet de la vulve jusqu’en haut de la raie du cul, bruyamment, envahi de la salive abondante que lui cause l’écœurement lié à la saveur acre du cocktail de cyprine, de pisse et de sueur qu’il est en train d’avaler, dans lequel il vautre sa figure, alternant les coups de langue avec des frottements de son nez, son front, ses joues dans le marécage qu’il est en train d’explorer en profondeur, tel un soldat égaré de la troupe qui chercherait refuge dans une grotte humide. Il se sent minuscule dans le giron postérieur de cette fille aux allures de volcan juste avant la fusion, au moment où elle jouit dans un déluge de spasmes utérins et de soupirs lascifs. A mesure que le dégoût s’empare de son esprit, il sent monter dans sa verge le jus blanchâtre qui, bientôt, viendra éclabousser les nichons pendants de la créature, qui ballottent lourdement dans la direction du jet libérateur. Il ferme enfin les yeux, la tête adossée au canapé, dans un mouvement de repli intérieur sur l’océan d’apaisement qui l’envahit soudain, les mains toujours solidement agrippées à la bordure des cuisses énormes de la fille sans prénom qui, prévenante, se tourne vers lui, lui proposant, dans un sourire aussi béat qu’intimidé, un kleenex attrapé à la hâte dans la boîte à mouchoirs posée sur la table basse. Quelques instants plus tard, en dévalant quatre à quatre les deux étages qui le séparent de l’air libre, il serrera dans la poche de son blouson le numéro de téléphone qu’elle a griffonné sur un post-it glissé dans sa main au moment où, sur le seuil de l’appartement, il a une dernière fois embrassé les doigts de celle qui a laissé sur ses lèvres un goût de sel qui lui paraît poison.

Illustrations de David Gouny ©

20 juillet 2006

De l'utilité d'une "fat culture"

Photographies de Jan Saudek ©

Est-il vraiment envisageable de créer une "culture de la grosseur", une fat culture comme on dit outre-Atlantique et un peu partout dans le monde ? Il est fréquent, dans le monde de la size, de trouver une mise en parallèle avec le milieu gay. Ainsi, la culture fat dont certains rêvent pourrait, si l’on fait preuve de suffisamment d’imagination et d’ambition pour attirer positivement l’attention des grands médias, gagner ses lettres de noblesse en qualité de contre-culture, au même titre que la culture gay tellement en vogue depuis quelques années.

Quel est donc le point de vue de ces optimistes forcenés ? Je l’ai trouvé, parfaitement et intelligemment résumé, sur le blog d’une Américaine prénommée Deeleigh, Neuroblips, dans un billet intitulé Why fat culture? En voici une adaptation en français :


Une "fat culture", pourquoi ?

En apparence, il semble absurde de vouloir créer "une culture de la grosseur", une fat culture. Les gros, même dans les pays occidentaux, n’appartiennent pas tous à un même milieu. Nous relevons d’ethnies et de catégories socio-professionnelles multiples. Nos orientations sexuelles sont diverses. Certains d’entre nous considèrent leur corpulence comme un atout physique – un quelque chose en plus qui nous rend plus fort – tandis que d’autres la perçoivent comme un handicap ou comme une problématique (que nous souhaiterions) sans réel fondement. Certains d’entre nous sont capables de considérer le corps gros comme esthétique mais, dans notre grande majorité, influencés par la culture de la minceur qui nous a été inculquée, nous ne percevons dans le corps gros rien d’autre que de la laideur.

Pour les esprits étroits, les gros sont des gens qui n’ont aucun respect pour eux-mêmes. C’est pourtant faux mais, de ce fait, dans notre société, nous, les gros, avons tendance à adopter l’une des deux attitudes suivantes : soit dépenser notre argent, notre énergie émotionnelle et notre énergie psychique dans des tentatives d’amaigrissement, soit nous dissocier de notre corps.

Si nous ne sommes pas capables de prendre possession de notre corps, si nous n’acceptons pas notre corps comme une partie intégrante de notre identité, si nous ne vivons pas en pleine conscience dans ce corps qui est le nôtre, comment envisager l’existence même d’une culture basée sur ce corps stigmatisé ?

De fait, pourtant, ce sont là très précisément les raisons pour lesquelles il est nécessaire d’investir une culture de la grosseur, une culture fat.

Pourquoi les publicités Dove mettant en scène des femmes en sous-vêtements blancs, au physique commun, nous paraissent-elles si décalées ? Parce que les images de corps féminins que nous voyons habituellement dans les médias sont, elles, hors du commun, hors norme. Ce sont des photographies réalisées par des professionnels, dans des conditions d’éclairage optimales, avec des modèles féminins qui sont à la fois maquillés à outrance et d’une minceur hors norme. Qui plus est, comme si tout cela ne suffisait pas à les rendre esthétiquement « acceptable », on emploie aussi les techniques de l’aérographe ou de la retouche numérique pour rendre ces femmes encore plus minces, plus lisses, au plus près de ce que l’on considère communément comme la perfection physique. Voilà ce qui nous semble aujourd’hui esthétiquement « acceptable » : une image de femme fabriquée de toutes pièces.

Il n’existe pourtant pas qu’un seul type de beauté. Quand on se met à chercher la beauté chez une personne, quel que soit son physique, on la trouve.

Si l’on veut établir une comparaison, il semble que la culture gay soit un mouvement qu’il est légitime de mettre en parallèle avec la culture fat. En effet, tout comme les gros, les homosexuels constituent une minorité stigmatisée de gens appartenant à toutes les catégories ethniques, sociales et professionnelles. Bien sûr, l’homosexuel n’est pas repérable de par sa seule apparence physique (sauf s’il le souhaite), contrairement au gros, mais nombreux sont ceux qui pensent que l’orientation sexuelle relève d’un choix, même s’il est scientifiquement prouvé que la génétique de l’individu joue un rôle important dans un tel état de fait. Dans de nombreux milieux, on croit que l’homosexualité est une problématique purement morale ou psychologique, et on pense la même chose de la grosseur. Ces derniers temps, depuis quelques années déjà, la culture gay représente pour les grands médias une source d’inspiration particulièrement riche et, de ce fait, l’homosexuel a tout à la fois gagné une certaine respectabilité sociale, et perdu une bonne part du caractère stigmatisant que la société lui infligeait systématiquement il n’y a pas si longtemps.

Ainsi, on peut légitimement penser que si nous parvenons à élaborer une véritable culture fat, les grands médias finiront par s’y intéresser, et la grosseur acquerra ainsi ses lettres de noblesse en qualité de contre-culture digne d’intérêt.

La culture gay est apparue parce que les homosexuels avaient la volonté de se rassembler. Ils et elles forment naturellement des communautés gays parce qu’ils et elles recherchent, tout aussi naturellement, des partenaires gays.

Cependant, les gros, quant à eux, cherchent plutôt à éviter leurs semblables. Le fait même d’être gros constitue une expérience de solitude effarante. Certains d’entre nous recherchent des partenaires qui les apprécient non pas pour leur physique, mais en dépit de leur physique, parce que nous croyons que ceux qui sont spécifiquement attirés par les corps gros sont forcément une race à part de drôles de pervers fétichistes dont il faut se méfier. Et peu importe que, dans notre société, la plupart des gens aient été bien conditionnés à ne considérer comme attirantes que les personnes minces : est-ce qu’on se pose seulement la question de savoir si cela relève d’une perversion fétichiste ?.. Lorsque les gros se rassemblent, c’est souvent pour s’encourager à perdre du poids, et rarement pour d’autres raisons. Comme tout le monde, nous voulons appartenir aux communautés vers lesquelles nous pousse notre milieu social, quel qu’il soit, et ne surtout pas nous associer à une quelconque communauté de gros aux allures de ghetto.

Même si la stigmatisation tend fortement à créer un climat de désunion entre les gros, le besoin d’acceptation, de compréhension et de tolérance que nous avons tous, nous rassemble. Nous voulons faire partie du monde. Nous voulons sentir que nous appartenons à la norme. Nous voulons être en mesure d’agir sur des bases plus égalitaires. Nous nous sentons invisibles parce que nous le sommes quasiment, invisibles, dans les grands médias. Nous nous sentons à l’étroit dans la société, du fait même du peu de place accordée aux gros dans la culture médiatique populaire. Il nous faut insuffler de l’ampleur à la portion congrue que la société condescend à nous accorder aujourd’hui, en développant l’amplitude de nos imaginations et de nos ambitions. De fait, les rôles que nous sommes actuellement censés jouer sont à ce point inacceptables que seuls ceux qui ont d’eux-mêmes une estime très faible sont en mesure d’accepter l’étiquette de « gros » au sens aujourd’hui communément admis du terme. Nous devons nous réapproprier ce terme en le débarrassant de sa connotation péjorative. Nous devons résister et, surtout, reconquérir nos territoires.

J’ai envie de voir dans les médias des gros qui ont réussi dans la vie, qui sont séduisants et qui ont confiance en eux-mêmes : des gens actifs de tous horizons, des athlètes, des artistes, des universitaires, des hommes et des femmes d’affaires, des commerçants… J’ai envie de trouver des bandes dessinées et des jeux vidéo mettant en scène des héros gros. J’ai envie de voir des mannequins et des acteurs gros. J’ai envie de lire des romans qui mettent en avant des protagonistes gros. Nous avons besoin de davantage d’idées positives, nous avons besoin de ne plus nous sentir seuls au monde et, plus que tout encore, nous avons besoin d’images positives omniprésentes et sans cesse renouvelées, jusqu’à parvenir enfin à l’épanouissement véritable de notre esthétique et de nos ambitions.

*****

Le point de vue est intéressant, positif, à mille lieues des discours victimaires et/ou hygiénistes qui nous polluent trop souvent les mouvements de "grosse attitude" existant dans notre douce France. C’est pourquoi il m’a paru intéressant et enrichissant de le reproduire ici, dans la langue de Molière, des fois que certains y puiseraient de bonnes énergies. C’est le point de vue de Deeleigh et de nombreux fat activists américains, pas vraiment le mien. Le mien diffère sensiblement mais, pour éviter tout risque d’indigestion textuelle, je le réserve pour demain. :)

Photographies de Jan Saudek ©

19 juillet 2006

Invitation au voyage en apnée

Dessin de David Gouny ©

Regard cerné de charbon, yeux anthracite, elle a endigué ses chairs dans un corset serré, comme on maîtrise un fleuve dans la sagesse d’un barrage. Corps indocile, seins opulents, ventre insoumis, la pulpe molle qui s’écrase au centre jaillit, plus arrogante encore, aux deux extrémités du vêtement qui dévoile tellement plus qu’il ne masque, dans un déluge de lacs charnels pas du tout artificiels. Pensive, son gros fessier dénudé déployé sur le sofa rouge, elle attend celui qui, chaque semaine, la rejoint dans cette chambre d’hôtel rococo, extravagante à l’image de son outrance, pour un échange de fluides moyennant quelques liquidités.

Elle a peint en rouge écarlate ses lèvres, sa bouche arrondie comme un sens interdit au baiser. Celui qui vient n’embrasse en elle que son sourire vertical, cherchant l’asphyxie dans la démesure de sa chatte et de son cul. Quand il ouvrira la porte, elle se lèvera brièvement, juste le temps de le laisser s’allonger sur le sol, entre ses énormes jambes écartées, la tête posée en arrière sur le sofa, à l’endroit même où elle a laissé le velours cramoisi s’imbiber de la moiteur ardente de son antre génitale humide. Puis elle s’installera de nouveau, assise sur la bouche ouverte de l’étouffé volontaire à qui, d’une voix douce mais ferme, elle intimera l’ordre de lécher tous les replis qui bordent ses orifices gonflés d’émoi.

Il s’exécutera sans mot dire, sur la musique obscène des bruits de salive et de cyprine mêlées, noyé attentionné dans la masse des muqueuses sensibles de cette femme-montagne qui, bientôt, sentira monter en elle un torrent de chaleur orgasmique qui secouera d’une onde sismique ses vastitudes de chairs flasques et tremblotantes, tandis que celui qui suffoque en périphérie de sa matrice se finira seul, à la pogne, jusqu’au bouquet de foutre final.

Quand il sera parti, laissant sur le guéridon un gros billet de couleur mauve, assorti aux murs de la chambre, elle enfilera son trench-coat sur son corps nu et débridé de son corset-carcan, et sortira de l’hôtel en serrant dans sa poche droite les 500 euros si facilement gagnés. Puis elle fera de la monnaie rue de Rivoli, chez Angelina, en savourant avec gourmandise un assortiment de délicieux gâteaux multicolores. Alors, dans son regard cerné de charbon, derrière ses yeux anthracite, passeront des vers de Baudelaire, comme une invitation au voyage lancée à qui voudra la regarder, à partir pour un instant de grisante apnée là où tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté, entre le velours rouge du sofa rococo et la soie vermillon de son entrecuisse hospitalier.

18 juillet 2006

The Protons and the Neutrons : clip lipophile de Darren Hayman

Un clip décalé, de la bonne musique à écouter, une anti-popstar britannique - Darren Hayman - à découvrir, des images de filles qui nous ressemblent, ça vaut bien un petit billet sur ce blog déserté par sa tenancière... doesn'it ?

28 avril 2006

Le nouveau péché de chair

Illustration : Johann Nepomuk Geiger

En vérité, je vous le dis, le péché de chair, aujourd'hui, existe toujours bel et bien. Il a seulement changé de forfait dans la litanie des sept péchés capitaux - de la case "luxure", il est subrepticement passé à la case "gourmandise", sous l'égide des grands prêtres de la religion la plus pratiquée en occident à l'aube du troisième millénaire : le culte de la minceur.

En premier lieu, peuple d'impies, qu'est-ce que le péché ? Vous souvient-il que c'est une transgression volontaire de la loi religieuse, qui met en péril non seulement le salut de l'âme, mais aussi la paix sociale ? A l'origine, le péché de chair s'exprimait dans la consommation indue de sexe : la masturbation rendait sourd (chez nous, en France, mais elle rendait aveugle aux Etats-Unis : question de climat, sans doute), on attachait les mains des jeunes gens dans les pensionnats pour les empêcher de commettre cet acte innommable, quand on ne les harnachait pas d'appareils de torture dissuasifs ; quant aux filles trop portées sur les plaisirs solitaires, il arrivait qu'on les excise, dans les sociétés occidentales du XIXème siècle. De fait, tout acte visant à la quête du plaisir sans intention de procréer était péché. Parallèlement, il a toujours été admis que le sexe constituait une tentation omniprésente, diabolique, à laquelle il fallait avoir la force de résister.

Au XIXème siècle, et même au-delà, on n'hésitait pas à penser que la pratique des plaisirs solitaires finissait rapidement par avoir sur la santé des répercussions néfastes et visibles par tous, que cela soit par (la crainte de) la survenue de la surdité, qui allait révéler au monde les pratiques inavouables auxquelles on s'était adonné, ou par les conséquences fatales de la masturbation, comme en témoigne cette série de seize vignettes au ton apocalyptique, publiée en France en 1844. Pour les femmes, le résultat de l'acte sexuel hors mariage était évident : engrossée, filles-mères, elles devenaient le déshonneur de la famille et portaient à jamais la honte d'une maternité illégitime, signe ô combien tangible du fait qu'elles avaient fauté.

Aujourd'hui, hormis dans les derniers bastions religieux intégristes, masturbation et sexe libre sont devenus de bon aloi. On étale presque naturellement ses expériences sexuelles, mais le péché de chair n'a pas disparu pour autant. La honte séculaire liée à ce que la société considère comme l'addiction à des plaisirs immoraux et vils s'est déplacée sur la prise de nourritures riches : tout comme on se faisait jouir en secret dans les siècles passés, on absorbe désormais en secret les aliments qui sont bons pour les sens mais mauvais pour la ligne, la prise de poids constituant la répercussion néfaste et visible par tous de la faute à laquelle on a succombé. Ainsi, le gras qui enrobe le corps prend, dans l'inconscient collectif, la valeur de la révélation publique du péché commis.

Il n'est nul besoin d'aller chercher loin pour trouver des justifications à ce que j'avance là. Regardez les publicités pour les produits prétendument "minceur" : Allez-y, c'est permis ! Tout fonctionne sur la base de l'interdit et du permis, comme dans la religion. Fleurissent même dans les rayons des pharmacies et des supermarchés de nouvelles formes d'hosties, qui permettraient d'expier, en quelque sorte : des tablettes soi-disant mangeuses de graisses, des cachets qui accélèreraient la combustion des calories, des eaux, même, à valeur quasi-bénite, qui font éliminer. Toutes potions magiques censées réparer la faute du nouveau péché de chair, au même titre que la communion à l'église.

Ainsi, puisque le corps gros représente la manifestation tangible du vice et de l'immoralité de celui qui n'a pas su résister à la tentation (et donc au démon), à l'inverse, le corps mince constitue un signe de vertu et, par conséquent, toujours dans la lignée de notre culture judéo-chrétienne, une promesse de salut : si nous mangeons comme il faut, sans pécher, nous aurons le privilège d'aborder le cimetière en bonne santé. Bonne nouvelle, non ?..

Illustration : Blame Picasso ©

Aurelio Pernice : la chair torride

Illustrations : Aurelio Pernice ©

Aurelio Pernice est un artiste sicilien qui croque la femme aux courbes débordantes sous un jour à la fois naïf et réaliste, décalé et glamour, dans un dédale de couleurs vives où se mêlent humour et douce langueur du quotidien. Il fait des culs de ses égéries des pleines lunes plus vraies et plus lumineuses que nature. Il n'hésite pas à entraîner leurs seins lourds dans des danses endiablées sous la fougue de ses pinceaux en totale liberté. Les femmes d'Aurelio Pernice sont facétieuses et provoquantes, toujours rayonnantes de naturel. Charnelles, sensuelles, gourmandes, féminines en diable, elles dégagent des explosions de vie qui ne peuvent laisser indifférent. Hot hot hot que tout cela... comme le soleil de Syracuse.
A ne pas manquer non plus, ses cartoons, ainsi que ses pin-ups aux seins énormes, sur le site érotico-chic italien Libera Eva.

Jouons à la poupée gonflée


Elle se nomme Lori Fury, et fait de bien belles poupées, comme Delia, ci-contre à gauche, qu'il est possible d'acheter sur son site. On peut aussi se contenter de jouer à fat dolly, grâce à sa page sur laquelle il suffit de faire glisser les différents éléments sur les courbes bien pleines des modèles pour créer de jolies poupées grassouillettes toutes plus délirantes les unes que les autres. La capture d'écran ci-dessus n'est qu'un aperçu de toutes les tenues disponibles. Barbie n'a qu'à bien se tenir... et aller se rhabiller par la même occasion. Ca fait du bien, parfois, de repartir un instant vers l'enfance... de l'art, bien sûr. ;)




27 avril 2006

Sandy Blues en ré mineur

Femme de sable comme l'éphémère château d'un dimanche d'été
Mes courbes se dessinent au gré des vents et des marées
Sirène échouée
Sur la plage abandonnée
De coquillages et vieux tarpés empoisonnés me suis gavée
Et me voici dégueulée par l'océan qui m'a forgée
Mais ne veut plus me porter

Statue précaire sous des allures de colosse rembourré
Dans ces trop-pleins de chair qui rassurent mes fragilités
Matelassée accueillante pour le guerrier fatigué
Qui vient poser sa tête éreintée sur mon corps-oreiller
Et qui malaxe malaxe le coeur de l'automate déboussolé
Redonne vie à la cariatide le temps de quelques nuits acharnées
Et la laisse à ses trop grosses avidités pour rejoindre l'épousée

Dans le sable je me suis plantée
Offrande d'une femme sans qualités
De l'Atlantide tout droit barrée
Fille de Pandore et Prométhée
Eternelle assoiffée jamais jamais désaltérée
Sauvage gourmande dans ses excès
Le vent l'emportera - vous verrez
Sur l'air de Do-Si-La-Do-Ré

22 avril 2006

The Beauty Curve : sinuosités croisées

Photographie/Installation : Aaron Hawks* ©

Elle se nomme Shyly et, si vous comprenez un peu l'anglais, il ne vous aura pas échappé que ce nom-là évoque la timidité. Pourtant, Shyly mène par le biais de son site, The Beauty Curve, un projet plein d'audace : se prêter aux regards d'artistes photographes talentueux et inventifs, de sensibilités variées mais ayant pour trait commun le fait de n'avoir pas froid aux yeux.

La démarche de Shyly est clairement autre que narcissique : ici, l'intérêt réside dans la multiplicité et la diversité des regards artistiques sur un modèle féminin à mille lieues des critères de beauté socio-publicitaires établis, qui résultent en des images époustouflantes d'émotion, d'humanité, de sensualité et de beauté au sens noble du terme.

La démarche de Shyly est généreuse : sur sa page d'accueil, elle explique que l'objectif de son site réside dans la création et la promotion d'un art qui donne du corps gros une image à la fois positive et sans limite particulière dans l'audace et l'impertinence. Elle se félicite d'avoir, à travers son projet, contribué à l'ouverture d'esprit de gens qui n'avaient jamais envisagé le potentiel de beauté des gros, et se réjouit d'avoir ainsi permis à d'autres femmes grosses de porter sur elles-mêmes un regard plus indulgent : J'ai voulu créer un espace qui soit une invitation à reconsidérer nos croyances sur la beauté en général, et les gens beaux en particulier. J'ai toujours été intéressée par les formes de beauté parallèles à la norme et cette forme-ci est tout simplement la plus chère à mon coeur car je suis moi-même une femme grosse qui n'a pas toujours été satisfaite de son reflet dans les miroirs. Soyez les bienvenues... Je vous convie à trouver ici le reflet de vous-même : il est flagrant de beauté, n'en doutez plus, dit-elle.

Let's go, then. Take The Beauty Curve... and enjoy.

* La photographie reproduite ici est tirée de la série par Aaron Hawks, un photographe californien qui ne vous laissera pas insensible si, tout comme moi, vous appréciez l'érotisme décalé et décalqué.

20 avril 2006

Plastik : les grosses s'aiment en 3D

Plastik : voici un film d'animation en 3D, réalisé par Thibault Guérin, étudiant à l'Ecole Emile Cohl de Lyon, qui semble avoir beaucoup plu aux assidues des forums de size français, non pas pour ses qualités artistiques indéniables (il est d'ailleurs sélectionné pour la cuvée 2006 du Festival international du film d'animation de Séoul, le SICAF), mais parce qu'il montre une fille grosse sous un jour qui plaît bien aux filles grosses, apparemment. Elles adorent, elles trouvent ça génial, et ne se contrôlent plus sur le point d'exclamation. Vengeance des BBW, s'exclament-elles en félicitant le réalisateur pour le message qu'on retire de ce film.

Que le grand cric me croque si je me trompe mais, si j'ai souri devant l'humour caustique de ce court métrage, le message que j'y ai perçu ne m'a semblé ni flatteur, ni même en rapport avec la size, si tant est que l'on soit capable de décoller du premier degré. Ce qui m'interroge, ce n'est pas tant l'intention du réalisateur, qui me semble relativement claire, que les réactions d'enthousiasme suscitées dans les communautés corpulentes. Pour l'heure, si ce n'est déjà fait, allez regarder Plastik, ci-dessous ou en cliquant ici même (pour une meilleure qualité d'image), avant que je vous gâche le suspens et que je vous pollue l'esprit de mon regard subjectif, car le débriefing qui suit ne vous épargne aucun détail (ou presque).


*****

Première scène (en noir et blanc) : Travelling sur des images découpées dans des magazines féminins, peuplées de femmes longilignes et de petits dessous affriolants, qui se termine sur une page tirée d'un journal de petites annonces cheap de type Paru Vendu, sur lequel figurent des annonces d'hommes cherchant à rencontrer des femmes. Sur cette même page, une "offre spéciale minceur", qui promet une perte de poids miraculeuse, avec à l'appui le fameux procédé publicitaire désuet : les photos "Avant" et "Après", la case "Après" montrant un personnage féminin de type Barbie anorexique, tandis que le contenu de la case "Avant" a été découpé.

Deuxième scène (toujours en noir et blanc) : La photo de la case "Avant", qui représente une fille aux formes bien pleines, apparaît collée sur un panneau de carton, dans un décor entièrement en carton où tous les éléments (meubles, téléviseur...) ont été découpés dans des magazines. Partout sur les murs (toujours en carton), sont punaisés des bandeaux pastichant des marques de créateurs chères aux minettes (Georgia Armoni, Cucci, Ckenzo, Kookay, etc.). La grosse fille en photo est représentée en sous-vêtements, les yeux clos.

A ce stade, qu'est-ce que je perçois ? Nous sommes dans l'imaginaire sans couleurs et sans reliefs d'une fille mal dans sa peau, qui rêve sa vie par procuration dans les magazines et les catalogues, qui se sent seule puisqu'elle consulte les petites annonces de rencontres, et qui se met en scène, par des collages, dans un décor de maison de poupée en carton-pâte, tout en toc, reflétant son désir ardent d'appartenir à la société de consommation dite glamour.

Troisième scène : Zoom sur le personnage de la fille, qui ouvre un oeil. Zoom immédiat sur l'oeil en gros plan : la couleur apparaît, dans le rose flashy dont est teinté l'iris. Retour sur le décor en carton-pâte, qui passe du noir et blanc au rose flashy omniprésent, procédé qui permet de statuer d'emblée que ce qui suivra est une projection du regard de la fille, donc de son imaginaire.

Quatrième scène : Retour sur la photo de la fille, désormais en couleurs et animée, qui se découvre habillée de vêtements moulants et sexy. La couleur rose est prédominante dans sa tenue : bottes, chemise, fard à paupières et lunettes portées en serre-tête. La fille s'observe un instant, visiblement très satisfaite de sa métamorphose, et se met à prendre des pauses à la manière d'un mannequin devant un photographe. On entend le déclic de l'objectif, et se succèdent des plans fixes qui font figure, en quelque sorte, de photos de mode. L'expression du visage de la fille témoigne d'un état d'auto-satisfaction extrême. Jusqu'à ce que...

A ce stade, qu'est-ce que je perçois ? Nous sommes dans l'imaginaire d'une fille couleur guimauve, une fille à l'eau de rose qui est dans le trip adolescent banal de la reconnaissance sociale par l'apparence, sous les feux de la rampe.

Cinquième scène : ... Jusqu'à ce que tombe à ses pieds un magazine de mode (Vague, pour ne pas le nommer) qui présente en couverture une fille type Barbie filiforme en bikini sexy. Déjà, la mine auto-satisfaite de la protagoniste se transforme en une moue pas bien sympathique. Quasiment dans le même temps, le panneau publicitaire dynamique situé sur le côté, qui contenait jusqu'alors et depuis le début la photo d'un torse d'homme musclé faisant la pub d'un parfum pour homme (Hubo Goss), coulisse pour céder la place à la pub suivante, pour Auvade Lingerie, qui montre une femme mince vue de dos, dans un ensemble soutien-gorge/string rouge qui laisse apparaître ce qu'on a coutume de nommer une chute de reins vertigineuse sur un beau petit cul. Voyant cela, la moue de notre héroïne se transforme en une grimace de jalousie qui lui fait les yeux exhorbités et la bouche tordue.

Sixième scène : A cet instant même, le téléviseur se met en marche, retransmettant un défilé de mode dans lequel un top model longiligne marche sur un podium au rythme d'une musique techno, vêtue d'un catsuit rouge moulant très suggestif. Elle porte des lunettes rouges qu'elle ôte en bout de podium, pour terminer sa presentation par un sourire que je qualifierais de sensuel. Tout au long de ce défilé, notre héroïne, qui commence par regarder l'émission d'un air quelque peu dubitatif, pose son regard alternativement sur le défilé en question, le magazine Vague et sa Barbie en bikini en couverture, et le panneau publicitaire qui montre le beau petit cul du mannequin d'Auvade Lingerie. "Prisonnière" de l'image découpée qu'elle est, elle se palpe et s'inspecte en fonction de ce qui prime pour elle sur les images de mannequins-papier glacé auxquelles elle se réfère : elle se palpe le ventre d'un air effaré en voyant la taille fine de la couverture de Vague ; décontenancée, elle se tourne pour inspecter son fessier en voyant le petit cul de la pub Auvade et, enfin, son visage prend une expression de grande méchanceté (les prunelles de ses yeux se teintant d'un rouge-colère) quand elle voit la top model du défilé ôter ses lunettes et finir sa prestation sur un sourire glamour. Elle lève alors les yeux vers ses propres lunettes, portées en serre-tête, et prend un air littéralement diabolique qui préfigure le plan qu'elle ne tarde pas à mettre à exécution : elle ôte ses vêtements et chausse ses lunettes roses, se retrouvant ainsi en sous-vêtements rouges, bottée de rose, l'air ravi.

A ce stade, qu'est-ce que je perçois ? L'héroïne est incapable d'exister par elle-même. Elle est prisonnière de son imagerie-papier glacé et n'agit en aucun cas sous l'impulsion d'un imaginaire fertile, mais seulement par mimétisme envers ses modèles de référence, qu'elle envie tant que, par dépit, elle leur voue une jalousie hostile.

Septième scène : Se ramassant sur elle-même pour faire un bond qui va faire décoller son image du carton sur lequel elle est scotchée, elle se chiffonne en l'air en une boule de papier qui va s'insérer dans le magazine Vague, qui se met à tressauter comme s'il s'y déroulait une lutte intense. La Barbie en bikini de la couverture est éjectée du magazine : elle s'éloigne, droite et digne, après avoir vitupéré contre la fauteuse de troubles. La photo de notre héroïne désormais en sous-vêtements rouges revient se coller sur son carton, et la fille observe avec satisfaction la couverture de Vague, sur laquelle elle figure désormais, à la place de la Barbie filiforme.

Huitième scène : Retour du panneau publicitaire Auvade Lingerie qui succède à celui d'Hubo Goss. Notre héroïne prend à nouveau son air satanique et, après que son image se soit scindée en lamelles, elle s'incruste dans le panneau où, apparaissant de dos et en string, dans la même tenue que sa "rivale" mince, elle pousse cette dernière hors du cadre d'un grand coup de hanche.

Neuvième scène : Retour sur la photo de notre héroïne en sous-vêtements rouges, collée sur son carton. Le téléviseur et le défilé de mode qui s'y déroulent apparaissent en arrière-plan. Cette fois, l'image de la protagoniste se brouille à la manière d'une télé qui se dérègle, avant de totalement se fondre dans le téléviseur. Désormais présente sur le podium, mais tout d'abord hors champ, notre héroïne décoche ce que l'on imagine être un puissant uppercut à la top model du défilé, qui vient valdinguer à moitié K.O assise sur le podium. Apparaît alors notre protagoniste, qui se met à défiler à sa place sous son oeil médusé, pleine d'aplomb sous les acclamations enthousiastes du public et sous les flashes qui crépitent de tous côtés. La scène se termine, après un mouvement de caméra tournant autour de l'héroïne, sur un gros plan sur son sourire béat et niais.

A ce stade, qu'est-ce que je perçois ? Dès lors que l'héroïne se met en action, sa jalousie hostile se transforme en attitude revancharde agressive. Elle est prête à tout écraser sur son passage pour prendre la place de celles qui sont à la fois ses modèles et ses rivales. La scène de son propre défilé sur le podium, où elle s'imagine, béate et niaise, acclamée par la foule et matraquée par les photographes, alors que rien ne bougeait dans la salle lors du défilé de la top model, témoigne des proportions surdimensionnées de son ego.

- Coupure générique -

Scène de fin : L'image revient en noir et blanc, dans le même cadre de journaux et magazines découpés qu'au début et, plus précisément, sur l'image de la publicité de l'"offre spéciale minceur", avec un zoom sur la photo de la fille filiforme au sourire Colgate qui figure dans la case "Après". Notre héroïne tape sur son épaule, la filiforme se retourne et la regarde d'un air dédaigneux avant de se faire dégommer d'un grand coup d'épaule qui l'envoie bouler dans la case "Avant", vide puisque la photo qui y figurait a été découpée, et elle tombe donc dans le précipice en hurlant. Notre héroïne prend sa place dans la case "Après", visiblement très satisfaite.

A ce stade, qu'est-ce que je perçois ? L'héroïne, Plastik toute en toc dans son rêve rose, a dégommé ses rivales minces, qui lui faisaient de l'ombre : elle est de retour dans sa réalité sans couleurs et sans reliefs mais elle vient quand même occuper le terrain dans la case "Après". Plusieurs interprétations possibles pour cette fin, sans doute : la fille mince est poussée dans le vide par la fille grosse, elle y disparaît définitivement. La fille grosse pose avec un air satisfait sous l'écriteau "Après". La question est : "Après" quoi ? "Après moi, le déluge ?" "Après les régimes, l'obésité garantie ?" "Après le laminage de la société de consommation, toutes les filles seront grosses ?" Après, après... à chacun de voir ce qu'il perçoit. J'en dis plus ci-dessous sur ma propre perception subjective.

*****

Si j'ai pris la peine de faire le debriefing in extenso de ce petit film d'animation, c'est pour montrer à quel point, il me semble, à aucun moment, cette grosse héroïne n'apparaît sous un jour un tantinet flatteur ou sympathique, voire même tout simplement humain. D'ailleurs, le titre est suffisamment évocateur : Plastik. Du toc. Du superficiel. Tout ce qui l'anime, ce sont des rêves de consommation et de gloire, rose bonbon et revanchards, qui oublient tout de l'essentiel de la vie.

Pour autant, je ne crois pas non plus que le réalisateur ait choisi de modéliser son personnage sous la forme d'une fille grosse pour attaquer les filles grosses. Je pense que, dans un souci de simplification des archétypes, il a choisi l'exact opposé physique des top models qui représentent la superficialité, pour symboliser la vacuité, la futilité et la banalité de toutes les filles qui ont ce genre de rêves en toc, qu'elles soient grosses ou minces.

Plastik, un court métrage de FA à la gloire des BBW, comme je l'ai lu sur des forums de size français ?! Dammit, les grosses de chez nous sont-elles à ce point en quête d'images auxquelles s'identifier qu'elles en attrapent des poutres dans les yeux et des lacunes dans les synapses dès lors qu'elles voient la représentation d'une grosse fille répondant à des canons esthétiques qu'elles considèrent comme flatteurs, peu importe le propos derrière les images ? Mais enfin, si elles s'aiment en revanchardes sans une once de cervelle et de scrupule mais avec des zoulies bottines roses et des formes bien lissées par la modélisation en 3D, après tout, grand bien leur fasse.

Quoi qu'il en soit, bravo à Thibault Guérin pour son film, et bon vent à Séoul. ;)